Extrait: Soutif fiction

Extrait de Bande de Bataves! : Soutif fiction

Plongée dans mes mails, je relève soudain la tête, telle la gazelle qui boit paisiblement à l’heure où la savane respire enfin sous un soleil moins brûlant et puis tout à coup se redresse, l’oreille frémissante. Rien, silence.

Mais on ne me la fait pas à moi, j’en ai vu pas mal des documentaires et je sais pertinemment que deux secondes après que la gazelle rassurée se soit remise à siroter sa mare, elle se fera bouffer par un lion. Parce qu’il y a toujours un lion affamé caché hors-champ et quand le téléspectateur s’en aperçoit, Bambi a déjà servi d’apéricube.

Évidemment, les chances qu’un lion ait pris l’avion pour Amsterdam dans le seul but de se planquer derrière ma porte pour me sauter à la gorge dans un moment d’inattention sont assez minces. Il doit donc y avoir autre chose. Déjà, y’a pas de musique, et puis… et merde, c’est ça, y’a pas de bruit de machine à laver non plus.

15h45. Ah, ça doit faire deux bonnes heures qu’elle a cessé de tourner ; il est temps de s’y mettre.

Tiens, j’arrive même pas à sortir le linge de la machine. À première vue ça peut paraître complètement débile mais je vous assure que j’ai plus de 3 de QI et que normalement je fais ça très bien. En fait, plus je tire sur mon paquet de linge plus j’ai l’impression que quelqu’un tire dans l’autre sens (et ça doit pas être un lion). OK, allons-y pièce par pièce. Fais chier, c’est mon soutif fétiche qui retenait la masse. Un des crochets s’est pris dans le tambour et comme j’ai tiré dessus comme une bourrine, j’ai comme qui dirait arraché la moitié de la fermeture. Je suis verte.

Tout le monde sait qu’il faut fermer son soutien-gorge avant de le mettre à laver (enfin 50% de la population sont au courant, les autres 50% essaient encore de les enlever à une main dans le noir sans succès) mais c’est comme pour tout, entre ce qu’il faut faire et ce que je fais effectivement, il y a un monde… Et du coup mon soutif fétiche est foutu.

Une chose est sûre, maintenant, je ferai plus gaffe.

Pendant que j’y suis je promets solennellement de ne rien mettre à 90ºC à l’exception des draps et serviettes tout-terrain, pour éviter de faire comme le mois dernier où j’ai transformé mon super pantalon en lin en accessoire pour Barbie Anorexie.

J’éviterai aussi de balancer négligemment tout article du genre mes petites Puma bordeaux dans la lessive de blanc de mon cher et tendre, qui avait assez peu goûté le délicat rose pâle de sa nouvelle garde-robe.

Ah, et je retiens aussi que la solution pour laver des oreillers n’est pas de les mettre en entier dans la machine où ils s’amusent à tripler de volume en se gorgeant d’eau (révélant par là même leur terrible frustration de ne pas être nés dromadaires).

C’est peut-être ça « devenir adulte », ce n’est pas être plus responsable ou plus mature, mais avoir fait toutes les conneries au moins une fois pour savoir que la plupart du temps c’est vachement moins pénible de faire un peu gaffe. Enfin parfois.

Mais ça change rien au fait que je vais devoir affronter une pénurie de soutiens-gorge. Et voui, dans la foulée du pantalon en lin, je n’avais rien trouvé de mieux à faire que de mettre dans cette fameuse lessive à 90ºC des soutiens-gorge apparemment fragiles et mon pull en cachemire (une lessive décidemment très instructive).

Je vais donc devoir agir, prendre mon courage à deux mains, prier tous les dieux que je connais, souscrire une police d’assurance contre la dépression aigüe en cochant la case « comportement à risque » et me rendre dans une boutique de lingerie.

Qu’on soit bien clair : Je n’ai rien mais alors rien contre les jolis dessous affriolants, les petites culottes en dentelle, les caracos à petits nœuds, les nuisettes transparentes et tout le tralala. Mais déjà que voir une affiche de Claudia Schiffer ou d’une autre en jeans et s’en acheter un c’est dur, voir un poster de Claudia Schiffer en petite culotte et se voir l’instant d’après avec la même petite culotte, c’est carrément suicidaire. Si la femme en dessous affriolants est une femme bien dans sa peau, maîtresse de sa féminité et de ses désirs, ce n’est pas parce qu’elle s’affiche en dessous affriolants au risque de passer pour une femme objet, démontrant par là-même sa parfaite capacité à accepter et maîtriser toutes les facettes de sa personnalité (et aucune femme ne saurait être entièrement elle-même sans être super sexy en plus de bosser et de lire Le Monde Diplomatique, c’est bien connu, c’est écrit dans Cosmo) mais parce qu’elle a survécu à l’épreuve du miroir de la cabine d’essayage. Et ça c’est fort.

Sans compter que tous ces miroirs sont légèrement amincissants (Flatter la cliente par tous les moyens est une règle d’or. « Mais ça vous va à ravir » s’entend-t-on dire alors qu’on sait pertinemment qu’on est boudinée jusqu’aux oreilles), ce qui veut dire que si vous vous trouvez enflée de l’arrière-train dans cette glace, la vérité est encore plus cruelle.

Mais j’ai découvert une chose sympa ici : les gens sont grands. A priori, c’est un inconvénient : je me sens naine et en concert c’est la cata. Cependant, je me suis aperçue avec ravissement que les personnes grandes (hors mannequins squelettiques évidemment) ont tendance à être proportionnées. Donc en majorité, les femmes qui mesurent 1,80 mètres ne mettent pas du 36. Et comme tous les taillants se basent sur la moyenne de la population visée, il s’avère que le 40 français est un 38 néerlandais. C’est de la bombe ! Achetez vos fringues aux Pays-Bas et maigrissez psychologiquement ! On a beau dire, ça fait toujours plaisir.

C’est donc avec un cœur plus léger que d’ordinaire que je m’en vais faire les boutiques de lingerie. D’autant que je n’ai aucun besoin de faire une demi-heure de métro pour me retrouver aux Halles. Non, je me contente de pédaler dix minutes et de profiter de la beauté de cette étrange cité aux maisons de poupées.

Je passe vite fait par Buiten Bantammer straat, une rue mignonette comme tout où s’entrecroisent en toute saison des traces mouillées de vélos (à moins que de gros escargots ne passent par là pour aller pique-niquer) et en deux coups de pédale je franchis le canal Eilandsgracht.

Les péniches renflées se reflètent mollement dans l’eau du canal. Carte postale.

N.B.

Ça doit pas être facile de se garer en épi quand on est en péniche. J’ai appris à conduire sur une Nevada sans direction assistée que je qualifiais pompeusement de péniche et là je me rends compte que j’ai peut-être un peu abusé. Mais peut-être qu’ils n’ont pas à le faire au permis péniche[1]. Pis elles ont sans doute la direction assistée.

Allez, cap sur Nieuwmarkt ! J’aime à dire « cap sur… », ça me donne l’impression d’être La Pérouse en route vers les îles Sandwich (avant qu’il ait fait naufrage naturellement, sinon ça gâche l’enthousiasme). Sur la place, une statue d’homme affligé d’une coupe au bol lamentable lutine son homologue en jupons (sans coupe au bol) et le Waag dresse ses tourelles au milieu d’un parterre de terrasses ardemment courtisées à chaque rayon de soleil.

C’est la version Playmobil de Chantilly, en brique. On est donc très loin du château de conte de fées mais c’est charmant, et macabre à la fois. J’adore.

L’ancienne Porte St-Antoine, vestige des remparts médiévaux du XVe siècle, a en effet servi à tout et n’importe quoi, depuis la caserne de pompier jusqu’au Poids Public, mais surtout, elle a été le siège de la guilde des chirurgiens d’Amsterdam. C’est là qu’on eu lieu les premières dissections publiques en Europe, sur les corps de condamnés à mort qui y trouvaient enfin une occasion de servir convenablement la société des vivants (Je ne déconne pas, c’est ce qu’on peut lire sur une inscription d’époque en latin et en néerlandais dans la salle de dissection). De quoi inspirer grands et petits… Rembrandt en a tiré sa première toile célèbre : La leçon d’anatomie du Professeur Tulp, et moi je me demande encore combien de personnes ont gerbé dans le castel.

Toujours est-il que depuis Nieuwmarkt, il ne me reste plus qu’à longer le canal jusque Munttoren (inutile de couper par le quartier rouge, c’est toujours bondé) et à me garer. Pas en créneau, pas en épi, pas en bataille, juste comme je peux, là où y’a de la place et même là où iln’y en a pas. Le principal, c’est de se garer avant de rentrer dans Kalverstraat. J’avais pas compris, la première fois, je pensais bêtement que le deux-roues était roi et que je pouvais me trimballer partout. Et ben même dans un pays où il y a plus de vélos que d’habitants, on peut pas.

Et surtout pas dans Kalverstraat qui est rigoureusement piétonne.

C’est ce que m’a expliqué le policier qui a voulu me coller une amende la dernière fois que j’ai osé traverser la rue sans poser le pied à terre. Heureusement, après qu’il m’ait semoncée pendant dix bonnes minutes, je lui ai sorti mon sourire le plus niais et je lui ai dit « Excusez-moi je ne parle pas néerlandais, vous disiez ? ». Il a laissé tomber.

Ça mérite d’être signalé parce que la caractéristique principale du policier néerlandais n’est sûrement pas d’être de nature accommodante. Y’en a un qui s’est pas gêné pour me coller 37 euros d’amende sous prétexte que j’avais poinçonnée deux bandes de ma strippencard au lieu de 3 en allant à WTC. J’aurais pas eu de ticket que ça aurait été pareil. Celui de Kalverstraat devait avoir un petit coup de pompe ; ça arrive même à des gens très bien.

Kalverstraat est un corridor interminable de magasins en tous genres, à croire qu’ils se reproduisent à la nuit tombée. Qu’est ce que je veux déjà ? Des chaussures, des lentilles jetables, un sac à main, un bouquin, des fleurs, une barquette barbecue ?

Ah oui, un soutien-gorge.

Il y a, bien sûr.

La première boutique de lingerie en partant de Munttoren c’est Hunkemöller, en face du Body Shop. Allez, je me sens forte, je ne regarde pas les photos des mannequins en vitrine, ni même les mannequins super bien gaulés en fibre de verre, je me sens prête à vaincre, je rentre. Un coup d’œil sur les rayons et la déprime s’installe. Comme une enclume. Comme une enclume balancée du trentième étage sur un canari un peu faiblard. Ça fait mal. Putain, ils sont énormes ces soutifs !

C’est dans des moments comme celui-ci qu’il m’est donné de comprendre la force d’une expression comme « Et la lumière fut ». Oui, les femmes qui mesurent 1,80 mètres ne mettent pas du 36. Mais elles portent pas non plus du 80 B ou du 90 je sais pas quoi. Et comme tous les taillants se basent sur la moyenne de la population visée, blablabla, le 90B français doit être un 75A néerlandais. Je suppose que ça ne traumatiserait pas des filles comme Lolo Ferrari… Après tout, passer du 130H au 125G c’est pas la mort. Pour les poitrines d’origine en revanche, c’est une autre paire de manche. Perdre une taille de pantalon je veux bien, mais perdre une lettre de soutien-gorge c’est absolument inenvisageable.

Je me barre.

Extrait du roman Bande de Bataves !


[1] Note de l’auteur : J’en voie qui rigolent là. Et bien sachez, amis ignares, qu’il faut un Permis Fluvial (certificat de capacité), catégorie « P.P. » ‘péniche de plaisance’ pour la conduite en rivières, canaux ou plans d’eau intérieurs, de bateaux de plaisance d’une longueur supérieure à 15 mètres et dont le taux de motorisation est inférieur à l’unité. Et toc.

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