Extrait: La bouffe néerlandaise
Extrait de Bande de Bataves: La bouffe néerlandaise
Avouons-le, je soupçonne le Batave de s’entraîner à être vieux. Il ingurgite jour après jour des croquettes[1] et des fricadelles, des litres de soupe, des boulettes, des hachis, des tonnes de petits sandwichs de pain de mie garnis de tranches de viande outrageusement fines. Tout est précoupé, prémâché, prébouilli, beuarck. Pas moyen de trouver un bon steak au supermarché. Alors évidemment, à 80 ans, en mangeant sa bouillie, le néerlandais n’est pas triste, il a l’habitude, alors il se dit « Tiens, si je restais 20 ans de plus ? ».
C’est quand même le gros inconvénient des pays de tradition protestante. Y’a qu’à regarder la réputation culinaire des États-Unis, de l’Angleterre, ou même des pays nordiques. Ah, ben ça, pour être affligeant, c’est affligeant. Déprimant. Rien qui dépasse, rien qui excite. Et à bout de forces ils ont inventé le Mc Do. Chez les catholiques, ils aimaient peut-être un peu trop les flonflons mais au moins, ils savaient cuisiner. Avec l’argent des pauvres, peut-être, mais en tous cas aujourd’hui, il en reste quelque chose.
À moins que ça ne soit l’anglais tiens. Quand on y pense, plus les habitants d’un pays parlent bien anglais, plus la gastronomie y est malmenée. Pour l’Angleterre et les États-Unis c’est évidemment flagrant : langue natale anglaise et bouffe au-dessous de tout. Et tout le monde sait que les Suédois et les Néerlandais parlent super bien anglais. Résultat : une gastronomie squelettique. Alors que les Français, les Italiens et les Espagnols écorchent la langue de Shakespeare et des Spice Girls avec une rare cruauté (quand ils la maîtrisent) et ce sont les rois de la gastronomie !
Bon, évidemment ce n’est valable que pour le monde dit occidental. Ajoutez le Ghana et ma belle théorie se casse la gueule.
Je résume donc : Plus les habitants d’un pays situé entre 40° de latitude nord et les 66°33′ du cercle polaire parlent bien anglais, plus la bouffe est exécrable.
Généralisation : Mieux vaut se sustenter dans un pays catholique que protestant.
Digression télévisuelle.
Un plateau. Un candidat. Un présentateur. Un fond sonore stressant, genre compte à rebours avant explosion nucléaire (sans Bruce Willis dans les parages).
« … Euh, le papayer et… euh, l’autre là… l’arbre à kakis ?
Biiiiiiiiiiiip
- Ah, désolé Arnaud, s’exclame le présentateur avec une mine pseudo-déconfite. Le temps est écoulé et vous n’avez cité que 12 arbres fruitiers. Vous y étiez presque, quel dommage ! C’était un sujet difficile mais Ô combien passionnant. L’arbre à kakis est le plaqueminier, un petit farceur celui-là, mais je vous garantis que les fruits n’auront bientôt plus de secrets pour vous car vous repartez avec cette superbe encyclopédie de l’histoire du fruit à travers les âges en 15 volumes. »
Applaudissements.
« Nous accueillons donc notre concurrent suivant… et c’est une concurrente ! Elle s’appelle Charlotte et nous vient d’Amsterdam. J’en profite pour saluer tous nos amis amstellodamois qui nous regardent ce soir (petit signe de la main). Et ils sont nombreux. Bienvenue Charlotte ! On l’applaudit bien fort. »
Clap clap clap.
« Charlotte, êtes-vous prête à relever le défi de 15 mots à la con pour du pognon devant des millions de téléspectateurs ?
- Euh, oui.
- Bien. Vous êtes notre cinquième et dernière concurrente ce soir mais tout est encore possible. Vous m’avez l’air un peu anxieuse, non ?
- Euh, oui, un peu.
- Tout va bien se passer, j’en suis sûr. Charlotte, pour décrocher notre cagnotte qui s’élève désormais à 10312 euros, je vous demande de me citer en moins de quatre minutes, 15 spécialités gastronomiques clairement identifiées comme françaises de par leur appellation, hors fromages et alcools évidemment, sinon ce serait trop facile ah, ah, ah. Attentiooooooon, c’est parti ! »
Et là, c’est le drame. C’est toujours comme ça, ça fait des milliards d’années que vous savez que deux plus deux font quatre mais il suffit qu’un zouave en chemise criarde et sourire croc blanc vous pose la question sous les projos pour que toute tentative de réflexion aille se réfugier en Alaska où vous n’avez jamais mis les pieds. Mais même là, oui même là, devant ce malotru qui ne m’a même pas laissée dire bonjour et saluer mes parents, ma sœur Carole, tous mes amis, mes profs à qui je dois tout et Bubulle mon poisson rouge, je sais ce que je répondrai. Je paniquerai évidemment, je suerai à grosses gouttes, mais, ruisselante au milieu de ma mare, je balancerai en vrac le gratin dauphinois, la salade niçoise, le trou normand, le bœuf bourguignon, la saucisse de Morteau, de Strasbourg, de Toulouse, le pruneau d’Agen, l’andouillette de Vire, la pomme d’Api, la crème fraîche d’Isigny, le nougat de Montélimar, les tripes à la mode de Caen, la roulette rouennaise et les carottes Vichy[2]. Pas mal, hein ? Rien que d’y penser la salive me monte aux lèvres et me dégouline sur le menton comme le loup de la M.G.M. (ou comme n’importe quel dormeur incontinent des glandes buccales, surtout ceux assoupis dans les trains avec des enfants autour qui disent : « Regarde maman, le monsieur il bave. »).
Alors que pour les Pays-Bas, même sans pression, en prenant mon temps tout ça, limite un dico…et ben je sèche. Le fait d’être française me rend peut-être un brin partiale mais je peux quand même citer (sous la torture uniquement) le jambon de Parme, d’York, la salade russe, les calamars à la romaine, les gaufres et le café liégeois, la pizza et la tranche napolitaine, les choux de Bruxelles, les raisins de Corinthe, le yaourt bulgare, la crème anglaise, le petit suisse, les champignons à la grecque, la salade piémontaise, les cheveux d’Ange, le chemin de Fer, les pâtes à la Carbonara… et pas moyen d’évoquer ne serait-ce que la salade amstellodamoise, ou la croquette de Groningen. Y’a pas.
OK, je connais la sauce hollandaise, mais il paraît que c’est français et j’en ai jamais vu ici alors…
Maintenant que j’y pense, je me souviens avoir lu dans Astérix Légionnaire que plus une armée est puissante, plus la bouffe destinée à ses hommes est mauvaise. Pour les rendre hargneux. Ou peut-être plus simplement pour qu’ils écrasent l’ennemi au plus vite à seule fin de s’emparer de ses réserves et de sa cuisine pour se taper enfin un bon gueuleton. Mais ça c’est pas écrit dans Astérix.
Les Pays-Bas se prépareraient-ils ni vu ni connu à envahir le monde au moyen d’une technique plus ou moins foireuse ? Je les imagine déjà, la tulipe au fusil, se ruer sur tous les pays capables de cuisiner correctement, lancer leurs moulins à petites roues sur les anciennes voies romaines, relancer la mode des catapultes et les charger de meules de gouda vieux plus dures que du béton…Oh, mon Dieu, j’entends déjà les sabots claquer sur les Champs-Élysées !!
C’est ridicule. En plus, vu que le néerlandais a l’air de se satisfaire tout à fait de son ordinaire, ça le rend pas un poil hargneux. Le néerlandais est charmant, et oui, affable, même avec les touristes, c’est dingue. Enfin bref, c’est juste que c’est pas les rois de la gastronomie. Voilà.
Extrait du roman Bande de Bataves !
[1] Note de l’auteur : J’avais été sidérée par l’existence du Mc Maharadjah au Mc Do de New Delhi mais quand j’ai découvert le Mc Kroket à Maastricht, j’ai failli me pisser dessus.
[2] Note de l’auteur : le lecteur attentif aura remarqué que l’une des spécialités confine au foutage de gueule, voire n’existe pas mais bon, je trouve que ça sonne bien. Et puis du coup y’en a quand même 15 de bonnes alors ça va.
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