Les rochers de l’ambassadeur: Chapitre 11
Chapitre 11: Et la pyramide fut
En sortant de l’enceinte, une des femmes de l’accueil nous salua d’un vigoureux « Bienvenue ! ». Puis elle éclata de rire : « Oups ! Je veux dire bonne fin de soirée ! »Certains avaient manifestement plus profité que d’autres des charmes de la Réception de l’Ambassadeur… à moins que cette dame ne fût à elle seule l’explication à la disparition prématurée du champagne.
Durant tout le trajet jusque la gare, j’écoutais les remontrances d’un Benjamin mi-dépité, mi-amusé. Il n’avait pas pu partir tôt du boulot mais s’était dit que ce n’était pas tous les jours qu’il était convié à l’ambassade et avait donc vaillamment tracé sa route jusque La Haye. Il était arrivé tard, n’avait pas eu à attendre mais n’avait eu droit ni au champagne, ni au barbecue limousin. Comme pour souligner son propos, son estomac émettait de temps à autres des borborygmes outrés.
« Il n’y a même pas eu de speech ! déplora-t-il. Je m’attendais à un speech. Je ne l’aurais écouté mais…
- Oh, t’as quand même serré la main de l’Ambassadeur, c’est déjà ça.
- Hein ? Non. J’ai pas serré la main de l’ambassadeur, moi.
- Nous si. Que veux-tu, il a du mourir de fatigue à force de serrer des mains…
- Tu parles. On a du le prévenir que j’arrivais et il ne le sentait pas… plaisanta-t-il.
- Et on aura même pas eu de Ferrero Rochers », ajoutais-je, dépitée.
Cette remarque le fit franchement sourire.
« Tu t’attendais vraiment à la pyramide de Rochers ? me lança-t-il d’un air narquois.
- Voui, avouais-je en rougissant.
- Sacrée toi, va ! »
Je tentai de me justifier. « Tu ne te rends pas compte, les Ferrero Rochers j’en ai fait des batailles, des concours de gobage, de l’origami …
- Ah, oui ! Au lycée on avait fait un concours comme ça avec des potes. Mais je crois que personne n’avait dépassé 4 rochers en moins d’une minute…
- Nous non plus, répondis-je avec une petite moue. Je me demande quel est le record officiel…
- Pas beaucoup plus je pense. C’est comme les concours de gobage de Flamby ou d’avalage de Petits Lus, c’est super dur.
- Je suis quand même hyper déçue, conclus-je. Les Réceptions de l’Ambassadeur sont toujours un succès… Tu m’en diras tant. »
Nous descendîmes du tram et courûmes presque jusqu’au Mc Do qui s’était installé sous les arcades nord de la gare. Le soir était tombé et l’enseigne lumineuse brillait comme un phare pour les naufragés affamés que nous étions devenus. La place était déserte, à l’exception d’un vieux bonhomme qui lisait son journal à la lueur d’un réverbère, appuyé contre un pilier.
Le fast food était plutôt plein pour un soir de semaine, mais rien à voir avec les foules hystériques que nous venions de quitter. Sous les néons, le décor était le même que dans tous les restaurants de la chaine : banquettes en skaï, carrelage, l’inévitable rangée de comptoirs au fond, cachant partiellement les cuisines. Quelque chose clochait pourtant…
Nous nous glissâmes jusqu’au comptoir et commandâmes deux menus XXL à un jeunot blasé. Au diable les fibres.
La salle principale étant plutôt encombrée, nous nous dirigeâmes vers une autre pièce vers la droite et c’est là que je compris ce qui péchait : les gens parlaient majoritairement français.
Ça fait toujours bizarre quand on vit dans un pays étranger et qu’on s’est habitué à évoluer dans un brouhaha incompréhensible. Quand je rentre en France, les plus anodines conversations me sautent aux oreilles pendant la première heure : c’est comme si les dialogues m’étaient destinés explicitement puisqu’ils sont dans ma langue.
Je jetais un bref coup d’œil autour de moi pour vérifier une intuition. Oui, les tenues étaient plus chics que d’habitude pour un fast food. Je poussais Benj du coude et lui chuchotais : « J’ai l’impression qu’on n’est pas les seuls à avoir eu l’idée de se réfugier ici… ». Le bougre était totalement concentré sur la perspective de calmer son estomac tapageur : « Hein ? »
Je n’eus pas à dire un mot de plus. Au milieu de la salle où nous venions d’arriver, une fille debout sur sa chaise finissait un discours apparemment très suivi : « Les bônnes choses ne doivent jamais maaanquer… Les burgers poulet, un goût raffiné qui charme toujours les invités ! »
La salle applaudit à tout rompre. Je faillis en lâcher mon plateau.
Sur la table centrale, un amoncellement de boites vides de hamburgers atteignait bien un mètre de haut et les rescapés de la soirée se faisaient photographier devant. Je reconnus même le plébéien arrogant à une table un peu en retrait.
Pas de papier doré en vue, pas de chocolat fondant et craquant à la fois, pas de sommités apprêtées… mais au beau milieu d’un fast food, une bande de Français déchainés qui refaisaient la fameuse pyramide de Rochers en coques de polystyrène. Mon sourire dut s’étirer jusqu’au ciel.
Benjamin me fit un clin d’œil : « Tu avais raison finalement, les réceptions de l’ambassadeur sont toujours un succès. »
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Dehors, la pluie commençait à tomber en fines gouttelettes. Gustave replia discrètement un coin de son journal pour examiner les trois personnes qui allaient bientôt franchir la porte du fast food. Oui, encore des Français réchappés de la réception. Il sourit.
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