Les rochers de l’ambassadeur : Chapitre 9

Chapitre 9:  L’entonnoir

Après une courte pause dégustation, nous retraversâmes donc vaillamment le jardin. À force de faire des pointes, mes mollets commençaient à tirailler mais je ne me sentais pas d’abandonner les seules personnes que je connaissais dans l’enceinte pour aller me réfugier sur une surface plus ferme.

Nous ne fîmes hélas qu’une vingtaine de mètres avant qu’un goulet d’étranglement en thuya (!) ne nous arrête en plein élan. Impossible de voir ce qui se tramait de l’autre côté.

« Quand même ils pourraient tailler les haies chez l’Ambassadeur, ça fait désordre. » ne puis-je m’empêcher de noter.

Le goulet d’étranglement était remarquablement organisé. À droite, monopolisant quasiment tout le passage, se tissait une file indienne de convives, une configuration que je commençais à pleinement maitriser. À gauche, les gens essayaient de revenir de l’endroit mystère comme ils le pouvaient. Ils se baissaient sous les thuyas récalcitrants pour passer, s’accroupissaient, se débattaient avec les rameaux qui semblaient vouloir les accrocher. Pas un n’envisagea d’empiéter sur la sacrosainte file d’attente.

Le spectacle me paru plutôt sympathique. Plus les invités étaient élégants et plus les vicissitudes du passage valaient le coup d’œil. Les officiers en uniforme d’apparat qui se tenaient droits comme des i redécouvraient leurs articulations, les femmes en perdaient leurs épingles et se retrouvaient les cheveux en bataille et le rouge aux joues.   Pour la première fois, je me sentis vraiment à l’aise. Ma tenue ne craignait rien, mes cheveux non plus. Pas comme la gigantesque choucroute de cette femme qui venait de passer en quelques secondes de la coque laquée au balai brosse.

C’était mesquin. Tant pis ! Je n’étais certes pas la plus élégante mais j’avais l’immense avantage d’être tout-terrain (sauf pour les talons mais bon, personne n’est parfait). Et c’est hyper tendance le tout-terrain. Si mon voisin peut flamber avec un 4×4 dont la seule utilité est de faire 200 mètres par jour en centre-ville, je me donne le droit de pavaner avec une tenue tout-terrain à une Réception chez l’Ambassadeur.

Les regards courroucés de ceux qui passaient dans l’autre sens ne faisaient qu’ajouter au comique de la situation. C’était comme assister à une projection dans les années 20. Vêtements étriqués, mimiques et gestes exacerbés, pas un mot : les Charlots se succédaient les uns aux autres. Pour un peu, j’aurais mis une note à chaque prestation.

De plus, l’endroit mystère paraissait prometteur puisque certains invités en ressortaient avec du poulet grillé. Nous étions dans la bonne direction, arbre à poulet droit devant !*

Un malotru brisa ma bonne humeur en tambourinant avec insistance sur mon épaule. Oh ! C’était l’homme au fascicule d’analyse financière ! Le plébéien arrogant ! N’aurait-il pas pu tout simplement m’adresser la parole ? Ou étais-je à ce point dans mes pensées que je n’avais rien entendu ?

« Y’a une sortie par là ? me demanda-t-il impatiemment.

-         Non, ça a tout l’air d’un buffet, répondis-je avec aplomb.

-         Vous êtes sûre ?

-         Voui, il faut repasser par la maison pour sortir. »

J’étais sûre de mon fait ; nous avions vu suffisamment d’invités remonter le courant pendant que nous patientions en attendant la poignée de main de l’Ambassadeur. Lui aussi d’ailleurs.

Le goujat ne se démonta pas pour autant : « Les gendarmes m’ont dit qu’il y avait une sortie, asséna-t-il avec hauteur. Vous permettez ? »

Et sans attendre ma réponse, il doubla toute la file en repoussant ceux qui essayaient de sortir.

Le mufle ! Il voulait juste gruger !

Après quelques minutes, nous réussîmes à notre tour à dépasser l’entonnoir résineux et nous aperçûmes que nous faisions partie d’une file d’attente qui se terminait à peine deux mètres plus loin, sur la droite, par une petite roulotte à poulet. Elle était peinte avec goût et décorée de cocardes tricolores mais surtout, elle était à portée et des petites assiettes s’alignaient sur son bar. Taïaut* !

« C’est con j’aurai du garder des petites sauces pour le poulet… constata Jérôme en contemplant navré son assiette vide.

-         Tiens y’a une sortie là ! », remarqua Amélie sourde aux considérations gastronomiques de son copain.

Le malotru avait donc raison… Je décidai courageusement de ne pas faire état de ma mauvaise foi.

À notre gauche se trouvaient de nouvelles petites tables rondes tendues de bleu et peuplées de coudes plus ou moins élégamment vêtus, ainsi qu’une deuxième marquise blanche, insondable derrière la foule qui s’y pressait.

Le théâtre de nouvelles aventures ? Je commençais à me fatiguer de la chasse.

Et c’est alors que je le vis. Il était de dos à une dizaine de mètres de moi, mais j’identifiais immédiatement l’auréole argentée des cheveux, et surtout l’inénarrable redingote noire. Qui d’autre serait venu en sombre redingote ? Son sixième sens du l’avertir de ma contemplation muette car il cessa de fixer son interlocuteur un instant pour tourner son visage vers la droite. J’aperçus son auguste profil, les bajoues tombantes, le menton fuyant émergeant du col cassé serré par une lavallière noire. Mes derniers doutes furent dissipés.

Je m’exclamai « Gustave ! » et, sans plus m’expliquer auprès de mes acolytes, me dirigeais vers le héros de mon enfance, comme aimantée, presque fiévreuse. Il me fallut sans doute moins d’une minute pour contourner les groupes qui me séparaient de lui et le rejoindre, presqu’essoufflée, tant l’émotion m’avait gagnée. Faisant fi de son interlocuteur, je posais une main sur son avant-bras en un geste assuré qui se voulait à la fois d’interruption et d’amitié et lui dit, avec la bouche en cœur et le cil papillonnant propres aux groupies : « Vous voilà enfin ! J’ai passé la soirée à vous attendre… »

Quel homme peut résister à une jeune femme passionnée dont l’œil se fait biche et le sourire avenant ? Il ne résista pas. Bien sûr il fut étonné mais enfin, il ne se démonta pas. Il se retourna d’un bloc, me jaugea de la tête aux pieds, sourit, et dit enfin : « Vous ma jolie, vous avez flairé du mâle ou je ne m’y connais pas. »

-         Euh, balbutiais-je.

-         Tu t’es pas trompée de porte, laisse-moi te le dire ! » affirma-t-il en soufflant un nuage de bourbon pur.

Je restai bouche bée.

  1. Gustave n’avait pas de gants blancs.
  2. Gustave me faisait un rentre-dedans monstrueux.
  3. Gustave était un gros plein de soupe imbibé qui se prenait pour un étalon italien.
  4. Ce n’était pas Gustave.

Donc pour résumer, je venais d’allumer un septuagénaire ventripotent qui me le rendait bien. Jackpot. Ses yeux ne me lâchaient plus, m’encourageant à poursuivre, et j’imaginais la foule d’idées graveleuses qui devaient tournoyer sous son front dégarni. Arck. En même temps, c’est moi qui lui avais sauté dessus, je ne pouvais pas non plus tout lui mettre sur le dos. Comment allais-je me tirer de cet imbroglio avec diplomatie ?

J’en étais là quand je m’avisai que ma main reposait encore sur son bras, crispée certes, mais toujours là.

« Oh pardon ! dis-je en la retirant précipitamment.

-         Ne t’excuses pas ma jolie, répond-il en mettant à son tour sa main sur mon avant-bras (Alerte ! Contact cutané direct !), je comprends que tu aies eu envie de tâter la bête…

-         Ça t’a plu ? » ajouta son affidé.

Quelle horreur… Mais pour qui se prenaient-ils ? Comment avaient-ils fait leur compte pour être pintés à ce point ? Et l’autre là, avec son ventre et même pas de cou. Et qui appelle encore les femmes ma jolie de nos jours, hein ? Qui ?

Je renonçais à me tirer de cet imbroglio avec diplomatie.

« Bande de pervers ! » m’écriais-je en ôtant sa sale patte de mon bras.

J’opérai une volte-face digne de Flash Gordon et laissai les vieux dépravés comme deux ronds de flan pour me précipiter vers Amélie et Jérôme qui avaient trouvé refuge sous la marquise pour déguster leur encas gallinacé.

J’entendis distinctement l’acolyte du faux Gustave s’écrier « Fais pas ta timide… » avant qu’ils sortent de mon champs auditif. J’en avais la chair de poule.

« C’était qui ? me demanda Amélie, un ami à toi ?

-         Euh, non, je croyais que c’était un ami de mes parents mais je me suis trompée…

-         Et si on cherchait le buffet à fromages ? demanda Jérôme décidemment insatiable. J’ai l’impression que beaucoup de gens arrivent ici avec du fromage…

-         Allez. » répondit Amélie avec un peu moins d’enthousiasme.

Je suivis, trop heureuse de m’éloigner de l’endroit où l’usurpateur salace et son acolyte pouvaient revenir à la charge.


* Il faut savoir être réaliste: dans la catégorie chasseurs-cueilleurs, nous étions quand même plus du côté des cueilleurs que des chasseurs. S’il avait vraiment fallu chasser une pitance à pattes, on n’aurait pas fait les fiers. D’ailleurs quand j’y pense, Dans Rocky II La Revanche, l’entraineur de Balboa lui demande d’attraper un gallinacé pour améliorer sa vitesse et sa réactivité et ça lui prend un sacré bout de temps. Et c’est Rocky ! Alors nous…

* Comme disaient souvent nos ancêtres préhistoriques.

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