Les rochers de l’ambassadeur : Chapitre 8
Chapitre 8: Les chasseurs-cueilleurs
Le fait que nous nous rapprochions nettement du buffet ne suffit pas à me dérider. Pour lors je n’avais pas vu l’ombre d’une pyramide, ni même de Gustave, aucun hélicoptère ne pouvait manifestement atterrir sur la pelouse et même l’Ambassadeur avait renoncé au smoking noir. Je me sentais de surcroît comme les chasseurs-cueilleurs des temps paléolithiques : contrainte à poursuivre ma pitance.
« Quand je pense que j’ai dit à tout le monde que j’allais à une Réception chez l’Ambassadeur… dis-je d’un air dépité.
- Tu t’attendais à quoi ?
- Et bien je ne sais pas, un immense jardin, un orchestre, pas de queue au buffet, des chocolats…
- Ah oui, je ne crois pas que ce sera le cas, reconnut Amélie. Cela dit, moi j’ai annoncé que j’allais à une garden-party alors, on est plutôt loin du compte… », ajouta-t-elle avec une petite moue.
Une Garden-party chez l’Ambassadeur. Ça sonnait rudement bien.
« Joli terme, je le retiens ! Ça fait super classe. Avec une garden-party on est à deux doigts du polo et des femmes en chapeau… C’est un autre style mais c’est top aussi. »
Et nous fûmes en vue du buffet. Tadaa ! Il était couvert de salades en tous genres, une ode à nos amis les légumes et autres végétaux potagers. Peut-être l’Ambassadeur tenait-il à ce que ses ressortissants mangent bien leurs cinq fruits et légumes par jour ? Ça collait plutôt pas mal avec l’image paternaliste que je m’en faisais.
J’imaginais déjà les slogans, La France à l’étranger, la France en pleine santé ! ou encore Vivons heureux, vivons fibreux !
Au milieu du buffet trônait toutefois un grand plat argenté dans lequel s’amoncelaient de gros dés de côte de bœuf, encadré de bols de sauces. Les mêmes que celles que propose ma mère quand elle organise une fondue bourguignonne, les béarnaises et compagnie.
La conclusion saute aux yeux : Ma mère aurait pu être Ambassadrice.
En plus je suis sure qu’elle pourrait serrer 500 paires de mains sans broncher et sans laisser une malheureuse invitée les doigts en l’air pendant une minute. Et elle n’hésiterait pas à confectionner une pyramide de Rochers, c’est moi qui vous le dis !
À part ça il faut vous imaginer le B.A.BA. des pique-niques : des assiettes et des couverts en plastique. N’ayant jamais vu de cubes de barbaque et d’assiettes en plastique dans les spots Ferrero, j’étais limite choquée. Mais je commençais surtout à avoir rudement faim… Deux cuisiniers s’activaient autour d’un grand grill derrière le buffet et le vent charriait des effluves de barbecue tout à fait appétissantes.
Je me demandais combien de petits cubes nous étions censés prendre… Loin de moi l’idée de passer pour une morfale mais s’il fallait faire la queue une demi-heure à chaque fois, j’allais finir la soirée en état d’hypoglycémie.
Chez les chasseurs-cueilleurs, il n’y a pas de réserves qui tiennent. Ici non plus : les assiettes sont trop petites. Quelle plaie. On passe 10000 ans à se sédentariser pour ne plus avoir à courir derrière la bouffe et à la moindre réception, paf, retour à la case départ.
Après moult tergiversations, j’harponnais quelques morceaux de viande, deux-trois légumes pour la déco, et me dirigeais vers Amélie et Jérôme qui m’attendaient quelques mètres après l’auvent, en zigzaguant entre ceux qui dévoraient le contenu de leur assiette juste après l’avoir obtenu.
« Bon, faut qu’on trouve le poulet, annonça Jérôme.
- Le poulet ?
- Ben oui, y’a un sponsor de viande limousine et y’a effectivement de la bonne viande donc, avec toutes les pubs pour la viande de poulet, il doit forcément y en avoir quelque part.
- Ah, ouais, pas bête.
- On devrait essayer par là, dit Jérôme en indiquant l’autre côté du jardin. Y’avait un buffet derrière y’a deux ans. »
Allions-nous passer notre soirée à pister de la viande ?
Mon estomac avait l’air plutôt pour et, si on regardait les choses en face, il n’y avait rien de mieux à faire. Autre bon point : la piste n’était pas franchement difficile à suivre. Point besoin d’identifier l’empreinte du tatou par temps sec ni de prendre garde au sens du vent pour ne pas se faire boulotter par un grizzli.
Mais piste il y avait et piste nous allions suivre.
Nous étions définitivement devenus chasseurs-cueilleurs. Un bref instant, entre deux bouchées, je me souvins de mes cours : Ne pas surexploiter le milieu, privilégier la diversité en même temps que les saveurs, autant de techniques de gestion de la nature qui assurent que, lors du prochain passage, les ressources seront toujours présentes*.
Mais qui a dit que je serai invitée l’année prochaine, hein ?
* Les chasseurs-cueilleurs, Marc David, Docteur de philosophie en anthropologie. Université de Caroline du Nord, Chapel Hill.
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