Les rochers de l’ambassadeur : Chapitre 7
Chapitre 7: Le mouvement perpétuel
Dans les salons de gauche, le bar prenait des airs de 14 juillet, ce qui tombait plutôt pas mal. Les tables alignées pour le constituer avaient été recouvertes d’une cotonnade rouge foncé et un ruban tricolore courrait le long de chaque arête. Derrière, les serveurs se tenaient droits et immobiles, mieux vêtus que nous, remarquais-je immédiatement. Ils tenaient d’ailleurs plus des gardes de faction que des serveurs, puisqu’aucun d’eux ne semblait avoir un quelconque rapport avec les dizaines de verres pleins alignés sur les tables.
Et toujours pas trace de Gustave.
« Tu veux une coupe ? me proposa Amélie en s’avançant.
- Voui. Avec plaisir. » dis-je d’un air enjoué.
Je n’aime pas le champagne ; les bulles remontent toujours inopinément et le vin me monte à la tête en deux gorgées. Mais la marquise de Pompadour a dit : « Le Champagne est le seul vin que la femme peut boire sans s’enlaidir. ». Admettons.
Son verre à la main, le gars nous rappela obligeamment à nos obligations mondaines : « Bon, on cherche le buffet ? ».
L’idée me parut excellente. Si les petits fours étaient à ce point délicieux, le buffet devait être enchanteur et j’envisageais déjà de goûter aux multiples mets bien de chez nous qui n’arrivent pas à franchir les frontières jusqu’aux Pays-Bas. En sus des fameuses boules chocolatées cela va de soi.
Avisant les grandes portes fenêtres qui donnaient sur le jardin, nous nous dirigeâmes vers l’eldorado tant attendu.
C’était blindé. Bondé, bourré, fourmillant, grouillant, chargé, complet, encombré, peuplé, saturé, serré, rempli, touffu.
La Réception de l’Ambassadeur n’était manifestement pas aussi élitiste que je l’avais espéré. Quand bien même j’avais maintenant parfaitement conscience que, si elle avait été à ce point sélective, je n’aurais sûrement pas pu y assister…
Les portes-fenêtres donnaient sur un escalier monumental en marbre, entrecoupé d’étroites terrasses. De petites tables rondes recouvertes d’étoffe bleue y avaient été installées et les convives étaient littéralement agglutinés autour*.
À mon avis, la volée de marches aurait du s’ouvrir sur un parc assez grand pour y faire atterrir le sempiternel hélicoptère, au risque de me répéter… Que nenni ! Elle donnait abruptement sur une bande de pelouse. Ce qui était logique finalement, puisque la maison était comme ses consœurs très proche de la haie.
Mais il en résultait un engorgement fort peu diplomatique à mon goût.
Nous descendîmes et je regrettai immédiatement mes talons qui s’enfoncèrent illico de toute leur hauteur dans la terre meuble. J’étais plantée dans le jardin de l’Ambassadeur.
Amélie pouffa, je venais de perdre sept centimètres.
Elle dut me tenir le coude pour que je me dégage en m’appuyant sur elle. Ma chaussure droite survécut à l’opération mais la gauche resta en terre et je dus me pencher pour la récupérer pendant que mes orteils prenaient bien malgré moi le soleil.
Existait-il un guide indiquant tout ce qu’il ne fallait pas faire à ce type de Réception ? Si ce n’était pas le cas, je pourrai l’écrire à coup sûr en rentrant.
J’étais donc condamnée à déambuler sur mes pointes de pieds ; la soirée promettait d’être plaisante.
Nous avisâmes une marquise blanche sur notre droite. Le buffet sans doute. Et évidemment, une queue s’était formée devant. Quelle poisse.
Résignés, nous primes place dans la file.
« C’est dommage qu’on n’ait pas de petits badges pour savoir qui est qui, regrettais-je.
- C’est vrai que ce serait pratique, me répondit Amélie. Par exemple, on connaitrait nos noms… ajouta-t-elle malicieusement. Tu t’appelles comment ?
- Julie. Et toi c’est Amélie d’Autriche, c’est bon j’ai retenu ! Et toi ? demandais-je à son ami.
- Jérôme.
- Ah oui, Jérôme d’Autriche. »
Il nous avait fallu trois-quarts d’heure pour connaitre nos prénoms respectifs, à ce train-là on n’était pas prêt de s’échanger nos numéros de téléphone… Autant pour le networking en milieu diplomatique.
« Et tu fais quoi ici au fait ? » me demanda Jérôme.
Flûte c’était reparti pour une séance d’amabilités codifiées.
« De la finance pour les magasins Blokker, répondis-je de l’air le plus ennuyeux que je pus.
- Ah bon ? Il ne faut pas parler néerlandais chez eux ? » s’étonna Amélie.
Le néerlandais, cette langue chantante entre toutes, la bête noire des Français. Un ami m’a un jour dit que ses potes surnommaient les Bataves les « crache-par-terre ». Ça veut tout dire…
« Non, c’est de la finance. Et ils m’ont offert des cours…
- C’est bien ça.
- Ça t’oblige… Et puis mon copain est néerlandais, ça aide…
- C’est sûr. »
Deux femmes revenant du buffet nous bousculèrent, toutes occupées à boulotter des cubes de viandes.
« Ah, y’en a qui ont faim !
- C’est stratégique. Comme ça elles pourront se remettre direct dans la queue ! »
J’imaginais immédiatement ma version du mouvement perpétuel : un cercle sans fin de femmes endimanchées faisant la queue dans un sens, gobichonnant sur le retour et ainsi de suite… Léonard de Vinci aurait sûrement trouvé cette vision très intéressante.
Évidemment une autre proposition aurait pu tourner autour de mes chocolats préférés : une pyramide de rochers dans laquelle chaque invité puise tour à tour et qui ne se dégarnit jamais… comme dans la pub quoi. Un tonneau des Danaïdes à l’envers.
Amélie s’alluma une cigarette, l’air de rien. Jérôme fronça les sourcils : « T’es sûre que tu peux ?
- Mais oui, on est dehors et j’ai vu des gens bien habillés fumer. »
Nos repères étaient complètement biaisés. Les femmes de la haute s’empiffraient et s’enfumaient, ce qui nous donnait le droit d’en faire autant. J’avais imaginé mon humble personne s’élever au contact d’une société raffinée, alors qu’en fait tout le monde semblait être revenu au degré zéro de la réunion : bouffer le plus vite possible. En temps normal je n’ai rien contre notez bien, mais chez l’Ambassadeur quand même… J’avais beau chercher, je ne voyais pas d’autres endroits où les possibilités étaient minces à ce point. Aux temps préhistoriques peut-être ?
Cette pensée raviva de bien piteux souvenirs. Vers dix ans, alors que toute la classe se passionnait pour les peintures rupestres, Lucy et les bifaces, j’avais soudainement réalisé que je n’aurais pas survécu deux secondes si j’étais née à l’aube de l’humanité. Avec ma myopie carabinée, je me serais faite dégommer par un mammouth avant d’avoir eu le temps de dire ouf.
Du coup, lors de la fête de fin d’année et alors que tous mes petits camarades se battaient pour un rôle de chasseur-cueilleur ou tout du moins de pêcheur, j’avais fait des pieds et des mains pour jouer le rôle d’un arbre. Une sombre page de mon enfance puisque je m’étais vue assaillie de chasseurs-cueilleurs pendant la représentation (certains m’avaient carrément sauté dessus en prétextant mimer le chasseur-cueilleur à l’assaut du miel de mes branches et j’avais fini aplatie sous la mêlée).
Inutile de vous dire que ça ne serait jamais arrivé si la pièce de fin d’année avait été une Réception chez Monsieur l’Ambassadeur.
* Comme des abeilles sur un pot de miel, comme des promises chez Vera Wang un jour de soldes, comme des parisiens sur un Velib’ en fin de soirée, comme des mouches sur une grosse… enfin vous avez saisi.
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