Les rochers de l’ambassadeur : Chapitre 6
Chapitre 6: Salut, vieux Jules !*
Juste avant l’entrée de la maison, un petit auvent abritait un vestiaire pauvre en manteaux mais envahi de casquettes d’apparat. Il y en avait des dizaines superposées en piles bien nettes, à croire que certains en avaient amené deux. Les coudes sur le comptoir, le préposé semblait s’ennuyer ferme. Le gars s’éclipsa pour déposer son sac à dos.
Quelques secondes plus tard, un homme en uniforme se pointa à son tour et nous vîmes notre acolyte faire un pas en arrière pour lui laisser la place. Il se retourna pour nous faire un clin d’œil. À coup sûr il voulait voir le type lutter pour récupérer sa casquette.
« Tu crois qu’il va la repérer facilement ? demandai-je.
- Je crois qu’il faut l’impressionner, répondit la fille.
- Qui ? répondis-je déconcertée.
- L’ambassadeur. Je vais lui dire, Bonjour, je suis Amélie d’Autriche ! dit-t-elle en pouffant.
- Alors là, t’es repérée pour l’année prochaine ! Ils vont te rayer des listes ! »
Elle imita le bruit de l’instit’ qui barre un mot sur le tableau noir, à la craie. Schriiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiik !
On commençait à apercevoir l’intérieur des salons. Je n’y connais rien mais le mobilier avait l’air stylé Louis quelque chose, les parquets à chevrons rutilaient, des tapisseries et des tableaux aux lourds cadres dorés agrémentaient les murs.
Enfin Versailles !
À ceci près qu’au milieu de la magnificence quasi baroque du mobilier, des écrans géants retransmettaient l’inévitable défilé.
« C’était pas ce matin ?
- Si mais c’est pas une raison pour ne pas le regarder », me répondit ma guide avec j’oserai dire une pointe d’ironie.
Il me vint alors une idée tout simplement géniale et sans rapport aucun avec le défilé qui ne m’intéressait pas plus que ça : Organiser un Cluedo grandeur nature !
Nous avions tout ce qu’il fallait sous la main : la résidence de France pourrait avantageusement remplacer le manoir Tudor, nous avions des colonels et des chandeliers en pagaille, sans doute aussi des docteurs et des professeurs éminents, des revolvers à en juger par ce que les gendarmes laissaient passer et, ah, ben du coup la matraque ne devrait pas poser de problème…
Oh, ça pourrait être super ! Je pourrais faire Mademoiselle Rose et… soudain, la file avança d’un coup. Cette manie de me couper dans mes élans je vous jure ! Evidemment nous n’étions pas prêts.
« Attends, il nous manque Jérôme d’Autriche ! »
Il revint juste à temps, avec un petit sourire en coin : « Il en a bavé… »
Et ça y est, nous étions propulsés à deux pas de l’Ambassadeur. Entendant les précédents invités saluer, la fille se retourna vers moi : « C’est bonjour qu’il faut dire ! ».
Pas con. Aucun de nous n’y avait pensé.
En fait, ils étaient cinq, cinq notabilités alignées en arc de cercle et qui serraient des mains à la chaine. Qui étaient ces gens ?
Je serrai la main de l’Ambassadeur en disant Bonjour. Très digne, il ne ressemblait pourtant en rien à celui que je connaissais et n’avait pas poussé l’élégance jusqu’à porter le smoking de mon idole.
Je serrai la main de la femme de l’Ambassadeur en disant Bonjour.
Je serrai la main de la deuxième femme (la maman de l’Ambassadeur ?) et… Ah, non, ma main était toujours toute seule en l’air. L’hypothétique mère de l’Ambassadeur avait le regard perdu au loin… Et il fallait que ça tombe sur moi.
« Pardon ? Madame ? » dis-je en rapprochant exagérément mon visage du sien pour essayer de capter son regard vide.
Je remuai les doigts sous son nez. « Je dois vous serrer la main ! »
Deux secondes au moins s’écoulèrent, une éternité dans ce genre de situation.
L’homme à ses côtés lui donna finalement un coup de coude et elle daigna enfin faire son office, sans un mot d’excuse.
Je serrai la main de l’homme qui m’avait sauvée (le vice-Ambassadeur ?) en disant Bonjour.
Je serrai la main du dernier homme (le cousin de l’Ambassadeur ?) en disant Bonjour.
Fouyou ! Tu parles d’un honneur. Je m’enfuis vers la gauche où Amélie d’Autriche m’avait devancée pour reprendre mes esprits.
« T’as vu comme elle m’a ignorée ?
- Oui, personne ne pouvait le louper…
- Comment peut-on oublier de serrer une main ?
- Elle doit être fatiguée…
- Mais justement, elle serre des mains en continu depuis deux heures, elle devrait être en mode automatique maintenant ! »
Elle rit. Son copain venait de nous rejoindre et proposa fort obligeamment : « Si tu veux on peut faire un scandale.
- Ah, ils vont en entendre parler de l’Autriche ! », renchérit Amélie.
C’est alors qu’à défaut de Gustave, une jeune fille en chemise blanche et jupe droite noire vint vers nous, les bras chargés de petits fours.
L’émeute fut oubliée grâce à trois languettes de saumon et de flétan enroulées sur elles-mêmes et piquées dans des galettes fourrées. Délicieux.
La serveuse sourit, nous tendit trois serviettes et repartit apaiser d’autres esprits. Je la suivis du regard.
« Tu crois que j’aurais pu en prendre deux ? »
* Page 42 de l’album Astérix Gladiateur, quand Astérix et Obélix entrent dans l’arène et saluent César à coté des gladiateurs qui lancent un noble Avé César, morituri té salutant. J’en ai des références, hein ?
Mots clés: Les rochers de l'ambassadeur









