Les rochers de l’ambassadeur : Chapitre 5

Chapitre 5:  Le gratin et la plèbe

Une nouvelle brochette d’uniformes se dirigeait vers la sortie, accompagnée de quinquagénaires rutilantes.« Je sais pas si tu as remarqué mais les gens qui sortent sont beaucoup mieux habillés que nous, fis-je observer en sentant s’accroître cette petite boule d’angoisse qui ne voulait pas quitter mon estomac.

-         Ah oui, répondit la fille en baissant une nouvelle fois les yeux sur sa tenue, mais que veux-tu, le gratin à 17 heures, la plèbe à 18h30 ! »

Et c’était censé me rassurer ? Comme si j’avais prévu de me noyer dans la masse plutôt que de froufrouter avec les amis de l’Ambassadeur…

Alors qu’une troisième pancarte aviaire venait à notre rencontre, un homme avec un gros appareil photographique longea à son tour la file en sens inverse.

« Le photographe officiel ressort ! s’exclama ma compagne.

-         Il a du finir de photographier tous les gens bien habillés ! répondit le gars en riant.

-         Et maintenant il s’enfuit avant que la plèbe ne débarque…

-         Peut-être que plus tu viens tard plus tu peux venir mal habillé ? proposais-je.

-         Imagine le gendarme de l’entrée te dit Ah non, vu votre accoutrement faudra attendre une petite demi-heure…

-         C’est vrai qu’on n’est pas terrible.

-         Evidemment c’est plus facile avec un uniforme, baragouinais-je.

-         Encore faut-il en avoir un, déplora la fille.

-         Y’a qu’à en louer un et se pointer avec !

-         Chiche ! On le fait l’année prochaine ! »

Car que se passe-t-il quand trois personnes qui viennent de se rencontrer sont coincées sans recours dans une interminable file d’attente ? Soient elles arrêtent de parler et laisse un silence inconfortable s’installer, soit elles disent tout ce qui leur passe par la tête*.

« Je voudrais pas dire mais ça a l’air de continuer après la tente…

-         Oui, jusque dans la maison.

-         Peut-être qu’au bout on te présente ? suggérai-je. Ça prend toujours du temps les présentations officielles. » Puis je haussai le ton : « Monsieur le comte et Madame la comtesse de Trucmuche ! »

Un reste de mes illusions versaillaises sans doute.

Mon couple-pilote était plié en deux.

Devant nous, un homme bien mis d’une cinquantaine d’années et qui semblait lire passionnément un fascicule d’analyse financière depuis le portique, releva brièvement la tête avant de se replonger dans son document. Il avait l’air navré par nos conneries.

« Il est au-dessus de la plèbe, me chuchota la fille.

-         Mais il est quand même arrivé à 18h30 ! » répondis-je, mesquine.

Le ton, joyeux, était monté. Si l’Ambassadeur attendait encore pour nous faire rentrer, toute distinction se serait évanouie. Une ambiance de camping commençait à s’installer. Il ne manquait plus que le rouleau de PQ.

« Au moins il fait beau.

-         C’était pas gagné faut dire…

-         C’est peut-être pour ça qu’ils ont installé un velum.

-         Oui, s’il pleuvait on serait bien contents d’être protégés.

-         Cela dit je suis contente qu’il fasse beau. » fit judicieusement remarquer la fille.

Son copain n’avait pas participé à ce passionnant échange. Il avait l’air tout troublé :

« J’ai l’impression que certains sont ressortis plusieurs fois.

-         Ah bon ? m’étonnais-je.

-         Mais non, c’est juste qu’ils se ressemblent tous, trancha la fille. Des uniformes ou des costumes bien  coupés, un peu satinés, le petit mouchoir qui va bien dans la pochette… »

Et comme de juste, quatre hommes en costumes nous croisèrent. Nous les dévisageâmes sans aucune retenue.

« Moi j’en ai vu aucun sortir plusieurs fois. » affirma la fille.

Heureusement pour le nouveau groupe qui commençait à remonter la file, une autre distraction se présenta à nos yeux qui ne demandaient que ça : Un panneau récapitulant les sponsors. Sous nos pupilles avides s’étalaient tout à coup les logos de quelques entreprises plus ou moins connues : Alsthom, la volaille Ancenis, Label rouge, un gros bœuf limousin, une banque, KNMF ou un acronyme du même acabit, Sodexho…

« Bon, ça veut dire qu’il y aura de la viande, conclut la fille.

-         Et du champagne aussi.

-         En tous cas je ne vois pas Ferrero. », dis-je d’air air quinaud.

-         Ça, ça me ferait bien marrer ! s’esclaffa la fille.

-         Je me demande s’il y a des réceptions où ils osent le faire… continua le gars, songeur.

-         Ben non tu penses. » assura-t-elle.

Comment ça non ? Et pourquoi pas d’abord ?

Je faillis m’offusquer puis décidais qu’elle n’y connaissait rien.

Nous arrivions enfin au bout du U et commencions à apercevoir les invités entrer dans la maison.

« C’est ça, il faut serrer la main de l’ambassadeur, annonça la fille.

-         Mais qu’est-ce qu’il faut lui dire à l’Ambassadeur ? demandais-je paniquée une fois de plus. Bon 14 juillet ! ?

-         Mais non, répondit le gars. Tu te barres vite fait, c’est le plus grand service que tu puisses lui rendre… Il a du serrer des centaines de mains depuis 17 heures. »

La fille prit une voix menaçante : « Moi je vais rester à causer 10 minutes. En souvenir du bon vieux temps, poursuivit-elle. On s’est déjà vus !

-         Tu crois qu’il va se souvenir de toi ?

-         Bien sûr, répondit-elle en rigolant. Je ne suis pas n’importe quelle plébéienne moi Madame. Je suis passée en 346ème position la dernière fois et qui ne se souviendrait pas de la 346ème personne qu’il a salué ?

-         Bon, on se présente et puis c’est tout ! » trancha le gars.


* Pour ceux qui n’ont pas l’immense honneur de poireauter pour être admis dans des réceptions huppées, vous pouvez faire le test dans un ascenseur bloqué. Un conseil cependant : Si vous avez envie que vos compagnons aient un minimum envie de vous adresser la parole, ne le bloquez pas vous-même.

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