Les rochers de l’ambassadeur : Chapitre 4
Chapitre 4: De la publicité en milieu diplomatique
Pas envie d’avoir l’air d’une néophyte, hein ? Tu parles.
Mon couple-boussole, qui semblait en passe de devenir mon couple-chaperon*, n’avait rien remarqué, heureusement.
La fille m’avait devancée, son copain passa après. N’ayant rien de mieux à faire, elle avait observé les barres lumineuses qui s’étalaient en haut du portique sur le côté invisible à la personne entrante.
« Tiens, tu n’as fait s’allumer que trois barres vertes, pas top ! »
Comme pour souligner ses propos, un homme d’une cinquantaine d’années à la moustache décidée et en grand uniforme (un colonel ?) passa sous le portique pour sortir, et toutes les lumières vertes s’allumèrent d’un coup, immédiatement rejointes par les cinq barres rouges.
Est-ce à dire qu’ils avaient laissé entrer le bonhomme bardé d’armes de poing ?
Ce n’était guère rassurant*. Et effectivement dans ce contexte deux barrettes à cheveux avaient du sembler bien ridicules…
J’aurais pu tergiverser longtemps sur ce passionnant sujet mais ma guide officieuse s’était lancée sur la maison. La largeur était impressionnante. Mais où était la terrasse somptueuse et illuminée ?
« Je ne pensais pas que ça ressemblait à ça l’Ambassade de France, dis-je distraitement.
- C’est pas l’ambassade, me répondit le gars du tac-au-tac.
- Non ?
- Non, c’est la résidence de France.
- C’est quoi la résidence de France ?
- La maison de l’ambassadeur. »
La maison de l’Ambassadeur ! Quelle intimité !
« Pour lui tout seul ?
- Alors là…
- Peut-être qu’ils hébergent des personnalités ? suggéra la fille.
- Ben oui parce que pour un ambassadeur tout seul ça fait grand… ».
Nous étions désormais sur un tapis rouge et sous une galerie couverte de toile immaculée qui semblait courir jusqu’au paradis des petits fours. Mais toujours dans une queue. Cette attente commençait d’ailleurs à me faire douter. Si le monde était tel dans le jardin et dans la file, pourquoi diable les salons seraient-ils, eux, plus aérés ? Et comment Gustave allait-il me retrouver avec sa pyramide de Ferrero s’il devait pour se faire passer sous le nez de centaines d’invités ? La pyramide ne survivrait jamais jusqu’à moi.
Evidemment, je pressentais que Gustave ne serait pas là. Mais j’attendais de pied ferme son homologue en terre néerlandaise.
Au fond de la galerie, on pouvait apercevoir un dégradé de verts, le jardin donc, duquel semblaient revenir quelques sommités invitées à 17 heures et déjà lassées par la fête.
J’en trépignais d’impatience.
Et c’est alors que surgit l’impensable : des bannières publicitaires. De chaque côté, nous étions soudain encadrés de pubs pour les volailles Ancenis, du poulet quoi.
La bannière de gauche énumérait les nombreuses médailles reçues par les produits Ancenis, et celle de droite illustrait un slogan calamiteux : L’excellence du terroir a un nom. En bas, une agricultrice embrassait une poule comme une fillette le ferait d’un ours en peluche et en haut, une mère dans une étable inondée de soleil couvait du regard son garçonnet assis dans la paille, avec une poule dans les bras. Chez l’Ambassadeur ! La honte… Jamais une telle ignominie n’aurait trouvé refuge chez celui que je côtoyais chaque année à Noël par écran interposé.
« Ça fait un peu cheap la pub pour le blanc de poulet là… ne puis-je m’empêcher de faire remarquer.
- Oh, pourquoi pas ? répondit prosaïquement la fille.
- C’est toujours ça de moins sur les impôts des Français. », ajouta son copain.
Je n’avais pas vu les choses sous cet angle. L’argument se défendait rudement c’est sûr, mais bon, autant pour le chic français déployé devant l’étranger. Le rayonnement de la France subventionné par des cuisses de poulet, pardon.
« T’as vu, ils n’ont reçu qu’une seule médaille en 2001 ! fit remarquer la fille qui semblait d’une bonne humeur à toute épreuve. Contre trois au minimum les autres années.
- Hum, c’est mauvais signe pour le buffet, répondit le gars on ne peut plus sérieusement. Irrégularité de la qualité…
- Et surtout, ils n’ont rien reçu depuis 2005, fis-je remarquer, déconcertée.
- On est foutus.
- Et t’as vu l’autre pub ? Ça fait onze ans qu’ils sont dans la course mais avec la photo on croirait que ça fait des siècles !
- C’est fait exprès.
- Tradition, tradition… »
Au moins le poulet fournissait des sujets de conversation. Dans une file d’attente c’est toujours ça de gagné.
Un homme en costume trois-pièces et une femme engoncée dans un ensemble digne de la reine d’Angleterre remontaient la queue comme des saumons à contre-courant, se frayant un chemin vers la sortie.
« Je ne me rappelais pas qu’il y avait tant de queue la dernière fois…
- On avait du arriver plus tard…
- Plus tard ? m’étonnais-je (jamais je ne serai arrivée en retard chez l’Ambassadeur). Vous aviez eu le temps de profiter ?
- On pouvait avant vu que ça finissait plus tard. Mais avec les restrictions budgétaires la soirée se termine plus tôt cette année. »
La conversation aurait pu passionnément rouler sur le spectre de récession mais notre attention fut captée par un détail beaucoup plus important : Plus loin dans la file, deux jeunes filles portaient à bout de bras un énorme panier garni et un bouquet de fleurs sur lequel Marie-Antoinette n’aurait pas craché.
L’horreur. Elles n’étaient pas vraiment devant, mais à droite. La queue faisait un U.
Putain.
On peut dire putain chez l’Ambassadeur ? me demandais-je vaguement. Et moi qui pensais que la file finissait au bout et qu’on allait pouvoir s’égailler dans le jardin…
Mais l’étiquette et la panique reprirent le dessus :
« Fallait apporter quelque chose ? »
Pas la peine de prendre des gants avec mon couple-chaperon, depuis la première seconde ils savaient que j’étais à la masse.
« Mais non, ça doit être des cadeaux officiels. Regarde, elles se tiennent bien droites. »
- Qui sait, peut-être des voisins ambassadeurs, suggéra la fille.
- Ça doit être sympa d’être Ambassadeur, dis-je, songeuse. Tu fais des fêtes, t’invites les autres…
- Vu que y’a que ça dans la rue il doit y en avoir plein !
- J’espère que les fêtes nationales sont bien réparties… », conclut le gars en souriant.
Il me paru singulièrement plus sympa qu’avec son air buté.
* Je fais référence aux personnes respectables à qui l’on confiait naguère la surveillance des jeunes filles lors des sorties, pas au Petit Chaperon Rouge. Le chapitre sur les contes c’était avant, suivez un peu.
* Gustav III de Suède (quel merveilleux prénom) s’est fait zigouiller pendant un bal masqué alors imaginez ce qui pourrait arriver à une Réception chez l’Ambassadeur. J’en frémis.
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