Les rochers de l’ambassadeur : Chapitre 3
Chapitre 3: L’élégance du flamant rose
Bof.
L’Ambassade de France ressemblait à un hôtel de bord de mer, les auvents à rayures en moins. Et la mer, évidemment. Ce qui finit par enlever beaucoup de charme à l’hôtel de bord de mer. L’édifice était trop massif à mon goût. Dans la pub il y avait des colonnades, j’en aurai mis ma main à couper. Et une pelouse suffisamment grande pour accueillir un hélicoptère à brûle-pourpoint.
Le parc devait être derrière mais la maison semblait du coup très proche de la rue. Encore. Moi j’aurais fait moitié, moitié. Mais on ne me demande jamais mon avis, que voulez-vous.
Et c’est là que j’ai réalisé que dans ma tête avant de venir, j’avais du non seulement projeter tous mes fantasmes cacaotés sur cette invitation mais aussi associer les mots Ambassade de France et Château de Versailles. Forcément après on est déçu.
Parce qu’en soit c’était quand même une sacrée baraque.
En longeant la haie pour rejoindre la queue qui s’était formée devant le portail, nous sommes passés devant une première grille fermée qui laissait entrevoir l’intérieur de l’enceinte ; le jardin avait l’air pris d’assaut. Ciel ! Les invités étaient censés discuter en petits groupes huppés et chatoyants, pas se masser en foule ! Certains ne connaissent manifestement pas leurs classiques.
J’ai consulté ma montre avec appréhension : 18h25.
« La Réception ne commençait pas à 18h30 ?
- Si, a répondu le gars. Mais certains avaient des invitations pour 17 heures.
- Hum, a acquiescé la fille, j’en ai entendu parler au café littéraire mardi. Y’avait un type, M. de la Chantellière ou je sais pas quoi, qui se vantait de pouvoir venir à 17 heures.
- Ah, ça, les de Machin chose ça a toujours des passe-droits. » conclu le gars d’un air buté*.
Je les ai suivis dans la queue, plombée par cette révélation : Pour une fois que j’étais invitée à l’Ambassade, j’étais un second couteau.
Plus angoissant encore : resterait-il des pyramides de Ferrero pour les seconds couteaux ?
Mais la fille avait l’air de très bien le vivre, et elle poursuivit ses révélations sur un ton guilleret.
« Il y avait aussi une femme qui paniquait sur sa tenue ! »
Ça avait l’air de lui sembler très drôle ; j’ai donc souri poliment.
« Il faut dire qu’il y a eu tout un laïus sur le forum des Français aux Pays-Bas. Soit disant que les femmes devaient venir en robe cocktail – pas en robe longue, puisque ce sont des robes du soir – mais en robe cocktail qui s’arrêtent juste en dessous du genou. » poursuivit-elle.
J’ai entendu ma jolie robe rose hurler dans son placard.
Et j’ai paniqué.
« Fallait venir en robe cocktail ? ai-je demandé en regardant ma mise avec pitié.
- Mais non… » a-t-elle répondu en soulignant son propos d’un large geste qui englobait à la fois sa tenue et celle de son acolyte.
C’est vrai qu’ils n’étaient pas particulièrement sur leur trente-et-un et qu’ils n’avaient pas l’air de s’en formaliser plus que ça.
Mais des inconscients, il y en a partout. Je n’étais pas rassurée plus que ça.
« Il faut juste être décent, c’est tout. » conclut-elle.
J’aurai bien poussé l’enquête vestimentaire un peu plus loin mais nous venions d’arriver au poste de contrôle*. Deux femmes se tenaient derrière un large bureau parallèle à la file et recevaient les invitations et pièces d’identité des invités de la Réception.
« Bienvenue ! », me lança immédiatement la deuxième, la plus éloignée de l’entrée.
En décodé ça veut dire : « Pourquoi tout le monde fait la queue devant ma collègue ? Vous ne voyiez pas que je suis là, moi ? Ramène ton cul la petite bonde là ! ».
J’ai presque couru vers elle.
C’est donc cette petite femme dont l’air strict contrastait avec le visage poupin qui vérifia la correspondance des deux pièces que je lui avais tendues d’un bras tremblant. Elle inscrivit le numéro de la carte d’identité sur l’invitation et me rendit la carte d’identité.
Uniquement la carte.
C’est que j’avais pensé garder l’invit’ moi, limite la faire encadrer…
Je n’ai toutefois pas eu le temps d’atermoyer : d’autres invités attendaient derrière et je n’avais pas envie de passer pour une néophyte. Je me suis donc engagée d’un air décidé vers la prochaine étape : passer sous un de ces portiques qu’on ne trouve normalement que dans les aéroports.
Deux gendarmes en uniforme de cérémonie encadraient ledit portique avec un air pas commode du tout, le genre d’air qui sied particulièrement aux gaillards de deux mètres bâtis comme des armoires normandes. Inutile de vous dire que je n’avais pas envie de les décevoir.
Grande voyageuse (j’ai déjà fait Paris-Nice en classe éco), je savais que les boutons de ma veste et mes barrettes à cheveux avaient tendance à irriter les machines. J’ai donc enlevé ma veste, mon foulard sur lequel étaient cousues des petites paillettes argentées (donc métalliques ?), mes barrettes…
« Va falloir s’arrêter là Mademoiselle ! »
Arrêtée en plein élan, alors que j’allais passer sous le portique, je me suis retournée éberluée.
Quoi ? Ma tenue ne convenait pas ? Pourtant, la femme ne m’avait rien dit à l’accueil… À vrai dire j’étais tellement estomaquée que je m’étais figée dans une posture proche du flamant rose, la jambe en suspens, juste devant le portique.
Le gendarme me gratifia d’un sourire encourageant et ajouta : « Votre strip-tease là, il va falloir arrêter. »
Hein ?
Et soudain, la lumière fut : c’était de l’humour !
Super, quel boulet…
Évidemment je lui rendis son sourire et franchis le portique aussi dignement que je le pouvais. Les flamants roses sont parfois d’une élégance folle.
* Ça devait être son expression fétiche, ça, l’air buté. Il aurait pu choisir le sourire en coin ou le froncement de nez, mais non, c’était 100% air buté.
* Ça doit se dire “Point d’accueil” en langage de réception, voire “Comptoir de bienvenue”, mais moi ça m’a fait l’effet d’un poste de contrôle, limite un péage.
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