Les rochers de l’ambassadeur : Chapitre 2
Chapitre 2: Les contes de fées
Le cœur déjà serré par l’émotion, j’ai pris le train pour La Haye, facile, puis un tram, le 1 bien sûr, qui serpente parmi les demeures cossues de la ville. C’est que je m’étais renseignée avant… Je suis quelqu’un de remarquablement organisé ; mes sous-vêtements sont triés par couleur, c’est vous dire.Le trajet me permit même d’apercevoir l’élégant siège du Parlement et le lac Hofvijver dont les nénuphars poussent inexplicablement en carré.
Et donc, forte de ma préparation très pro, je m’attendais à tomber devant le portail de l’Ambassade de France, portail qui s’ouvrirait sur un immense jardin, quelques bassins, des bosquets, des fontaines, tout le tralala, et surtout un joli chemin de gravillons qui me mènerait droit à la fête, pardon : la Réception (avec un grand R).
Et bien non.
Je me suis retrouvée au milieu de nulle part. Qu’on se le dise, le quartier des ambassades à La Haye, y’a des coins ça ressemble à rien, comme un bout de campagne, avec une voie ferrée herbeuse au milieu, de la forêt autour. Prometteur pour un pique-nique mais totalement à coté de la plaque pour une réception haut de gamme.
Heureusement, j’ai avisé un couple qui était descendu au même arrêt et commençait à deviser en français. J’ai donc pris mon courage à deux mains, et, soutenue par l’idée d’une fraternité nationale, je me suis lancée : « Bonjour, vous allez à la Réception du 14 juillet ? »
Dans cette phrase perçaient l’impatience et le bonheur d’être si près du but, mais aussi, j’en suis sûre, un peu des vertes prairies normandes, quelques uns des reliefs qui manquent cruellement aux Pays-Bas et même une petite pointe de Tour Eiffel sous le soleil.
« Oui. » a répondu le gars.
Devant tant de verve, je me suis fugitivement demandé si j’avais bien fait de lui adresser la parole. Pas loquace le compatriote.
Dans sa phrase, enfin son mot, ne perçait rien du tout. Ou alors un coup de maillet sur un steak, un truc du genre.
J’avalais bravement ma salive et continuais : « Je peux vous accompagner ? Je ne sais pas où c’est exactement.
- Bien sûr, venez. » m’a dit la fille d’un ton enjoué.
Ça m’a soulagée. C’est idiot, finalement, il y avait peu de chances qu’elle me réponde « Ça va pas, non ? Et ta sœur ? ». Enfin on ne sait jamais hein… vu l’enthousiasme de l’autre.
Ils n’avaient pourtant pas l’air très sûrs d’eux… Le monosyllabique a même regardé le plan affiché sur l’arrêt du tram, ce qui à mon sens ne traduit pas une parfaite maitrise de la géographie ambiante. Du coup, je leur ai demandé s’ils étaient déjà venus. Parce que c’est sympa d’être trois, mais se perdre à trois c’est tout aussi crétin*.
« Oui, il y a deux ans, a répondu la fille.
- Mais on n’était pas arrivés par là, a complété le gars en matière de justification.
- Et on est un peu nuls. » a ajouté la fille avec un grand sourire.
Ça me l’a rendu sympathique, j’ai décidé de leur faire confiance. Comme quoi ça tient à peu de choses.
On a commencé à marcher de concert en prenant une rue perpendiculaire aux rails du tram et je dois dire que ça commençait à ressembler à quelque chose : la rue était large, sans doute pour avoir assez de place pour les limos avec 4 motards autour, et bordée d’un côté par les bois et de l’autre par… deux ambassades. Ça vous donne une idée de la taille des bicoques.
Trônant au milieu d’un parc verdoyant, la première était une massive demeure de briques traditionnelle à trois étages, le second en retrait pour laisser place à un balcon hexagonal du plus bel effet. Les fenêtres étaient de celles qu’on voit partout aux Pays-Bas, divisées en élégants petits carreaux à bords taillés portés par des croisillons blancs.
Mais pourquoi diable coller la maison si près de la rue ?
- Pour faciliter le boulot des tireurs embusqués.
- Pour que les fils d’ambassadeurs puissent faire le mur plus facilement.
- Pour étendre le linge à l’italienne, en lançant un fil vers la fenêtre de la maison d’en face.
Réponse : J’en ai vraiment aucune idée, je trouve ça idiot. Mais si vous trouvez, faites-moi signe.
À tout prendre, j’aurais de toutes façons choisi la deuxième, l’ambassade du Portugal, qui, malgré les classiques fenêtres à croisillons blancs, ressemblait à un petit castel du sud avec ses volets peints en bleu Majorelle et son lierre escaladant la façade. L’entrée était à la fois noble et charmante, surmontée d’un fronton cintré puis d’un bas-relief aux motifs de plantes et d’oiseaux entrelacés. Perso j’ai pas ça chez moi, ça se saurait.
Après ça j’ai entraperçu le Palais de la Paix dont je ne connaissais alors pas même le nom et qui essayait de se cacher dans le bois d’en face. Je fus soudain propulsée dans la Belle au Bois Dormant… Surgissant du parc qui lançait ses confettis chlorophylliens à l’assaut du ciel, le toit semblait percé de mille petites fenêtres et je me mis à imaginer pour chaque pièce des intrigues de princesses et de soubrettes, de chevaliers et de vilains. Le beffroi était flanqué de quatre tours mignonettes reliées par des arcades et il repartait, aminci, encore plus haut, pour s’acoquiner à nouveau avec quatre clochetons ronds coiffés de chapeaux pointus. Ce n’est qu’à toucher l’azur qu’il daignait prendre la forme de la tourelle par excellence, de celles dont on ne peut ressortir qu’avec une corde tressée en cheveux d’or*.
M’interrompant soudainement dans mes rêveries métaphysiques, mon compagnon de route improvisé me demanda : « Vous êtes ici depuis longtemps ? ».
Il me fallut un moment pour reprendre mes esprits. C’est la discussion classique des expats qui se rencontrent pour la première fois, je la connais par cœur, mais je n’étais pas exactement concentrée.
Je détournais à regret les yeux du Palais. « Euh, trois ans. Et vous ?
- Pareil. Vous n’êtes pas en V.I.E. alors…
- Non, mon copain est Néerlandais alors je suis venue m’installer ici.
- Ah oui ? s’est exclamée la fille en haussant le sourcil gauche (j’adore les gens qui peuvent ne soulever qu’un sourcil à la fois). C’est marrant ça. Vous l’avez rencontré comment ?
- À une compétition de badminton.
- C’est fou ! Pourquoi il n’est pas venu ?
- Il pouvait ? demandais-je surprise.
- Pourquoi pas ?
- Il est Néerlandais, ai-je réaffirmé comme s’il s’agissait d’une tare.
- C’est pas grave, assura le gars, au contraire.
- Oui, a-t-elle ajouté, il y a eu toute une polémique cette année : les places pour les Français ont été réduites au profit des étrangers.
- Ah bon ?
- Oui, ça ne sert pas à grand-chose d’organiser une réception pour le rayonnement de la France à des Français, paraît-il.
- Ben si quand même… » rétorquais-je, naïve.
Je trouvais l’idée saugrenue. Une fête du 14 juillet avec plus de Néerlandais que de Français.
Mes compagnons devaient penser de même puisqu’ils renoncèrent aux multiples possibilités de notre conversation rituelle et accélérèrent le pas.
J’en profitai pour cogiter en douce sur mon sujet favori depuis que je me savais invitée à l’Ambassade (et que le Palais de la Paix était hors de portée) et en arrivai bientôt à la réflexion que si des dignitaires étrangers confabulaient dans les salons de l’Ambassade de ma publicité fétiche, la présence de Néerlandais à cette Réception-ci était plutôt bon signe. Avec un peu de chance il y aurait même une Chinoise pour dire « délicieux » en mandarin.
Toutes à mes pensées, je jetais à peine un coup d’œil à la nonciature apostolique et autres ambassades qui émaillaient notre route*.
Nous sommes alors tombés sur un croisement et mon couple-boussole a manifestement retrouvé ses marques. Ils ont pris à droite, dans une rue semblable à la précédente, à cette différence près que celle-ci devait être la bonne.
Et effectivement, juste après l’ambassade du Koweït dont le jardin était défiguré par une gigantesque antenne parabolique sans doute assez puissante pour entendre une crevette swinguer en Antarctique, a surgi l’Ambassade de France.
* Pour ceux qui ne visualisent pas le problème, c’est très simple: un mix entre le Petit Poucet et les trois petits cochons. Evidemment ça ne rime à rien.
* Si vous ne voyez pas de quoi je parle, relisez Grimm. Nom da diou, il n’y a pas que la télé dans la vie !
* Ou alors j’étais déjà blasée des villas, un excellent point pour qui veut intégrer la Haute en catimini.
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