Les rochers de l’ambassadeur : Chapitre 10
Chapitre 10: Plan B
Nous remontâmes la piste des assiettes pleines comme des traqueurs (un progrès par rapport à notre précédente condition de cueilleurs quand on y pense), gravîmes les marches et pénétrâmes à nouveau dans la maison par les porte-fenêtres centrales. Le bar principal occupait toujours la partie droite du grand salon, restait donc la partie gauche.
Nous nous approchâmes… puis reculâmes devant l’horreur : la foule était plus compacte que dans un métro aux heures de pointe.
« C’est ça la queue ? glapit Amélie.
- Mais c’est de la folie, ça déborde de tous les côtés, ça n’avance pas du tout ! »
Jérôme décida d’évaluer la situation de plus près et se faufila sur la droite pour essayer d’apercevoir le buffet. Il revint avec la sentence : C’était blindé. Bondé, bourré, fourmillant, grouillant, etc.
« Bon, ben, c’est le moment idéal pour regarder le défilé. », proposa-t-il, conciliant.
Trois paires d’yeux blasés se tournèrent vers les écrans. Les plans habituels se succédaient, sans son, le régiment de cavalerie de la garde républicaine, la patrouille de France qui zébrait le ciel, des fantassins, des drapeaux… Au bout de cinq minutes à peine, je n’y tins plus : « Ça ne va pas être possible. Je crois que je vais aller vous attendre sur les marches dehors.
- T’es sûre ? me demanda Jérôme surpris que je renonce au buffet.
- Voui, il fait chaud et je n’en peux plus d’être debout… J’ai les mollets tétanisés.
- OK, je te prendrai une assiette ! » m’offrit Amélie.
Pendant ces quelques minutes, les invités avaient continué à affluer dans le salon et je dus me dégager en jouant des coudes. Quand j’arrivai en terrain plus ou moins libre, je me retournai et déjà je ne voyais plus que la tête de Jérôme qui émergeait de la masse.
Et moi qui avais rêvé d’une soirée distinguée… la publicité peut faire beaucoup de mal.
Je sortis et fis immédiatement face à une nouvelle déception : avec tout ce monde qui s’agglutinait autour des tables et les invités qui erraient dans tous les sens à la poursuite des victuailles, s’asseoir sur les marches n’était absolument pas envisageable, à moins de se faire piétiner.
Or, je ne sais pas si vous vous souvenez, mais mon aversion pour la préhistoire reposait avant tout sur la crainte de me faire écrabouiller par un mammouth pour cause de déficience visuelle marquée. Aujourd’hui qu’il n’y a plus de mammouth mais des lentilles jetables, c’eut été sacrément dommage de bénéficier de ces avantages substantiels et de trouver le moyen de me faire piétiner quand même. Damned, j’allais devoir rester debout. Et sans support coudier : les petites tables étaient toutes occupées.
C’est alors que je butai dans Benjamin, un ancien collègue avec qui j’étais devenue amie au cours de mes débuts en terre batave.
« Julie !
- Benj ! Je suis contente de te voir ! Ça va ?
- Oui, oui, mais dis, c’est l’enfer ici. Si j’avais su j’aurais pris un casse-croûte ! plaisanta-t-il.
- Voui, j’en peux plus…
- Il n’y a même pas de champagne !
- Ah bon ? Y’en avait quand je suis arrivée.
- Ben y’en a plus. » répondit-il avec une mine de gamin privé de dessert.
Un couple qui occupait une petite table voisine s’éloigna en complotant.
« Vite !! m’écriais-je, avant de foncer sur la table miraculée.
Et hop, nos coudes avaient désormais un support.
« Ouf… C’est fou comme ça fait du bien de s’avachir un peu, soufflais-je.
- Tiens, c’est quoi ça ? » demanda Benjamin.
Au centre de la table trônaient l’inévitable bouquet de fleurs, mais aussi quelques assiettes vides ramassées en pile et une coque en polystyrène.
« Un emballage de hamburger ? »
Surpris, il prit la boite.
« C’est dingue, répondis-je. Tu crois que quelqu’un a osé se pointer ici avec son Mac Do ?
- Ça m’en a tout l’air, sourit Benjamin en examinant la boite entre ses mains.
- Comme quoi y’a des petits malins. Je sais pas comment j’aurai fait pour faire passer ça au poste de contrôle moi… Ça sent en plus ces trucs-là… »
Benjamin jouait avec la boite, la tournant et la retournant entre ses mains. Il l’ouvrit. La boite était neuve, et, là où n’aurait dû se trouver qu’un tronçon de salade et un peu de fromage fondu, s’étalaient ces quelques mots écrits au stylo feutre :
Tous les moyens sont bons !
Rejoignez-nous !
Il ouvrit des yeux grands comme des soucoupes.
« Regarde ! me dit-il en tendant la boite.
- Oh !
- C’est un message pour ceux qui ont les crocs tu crois ? Genre laissez tomber l’ambassadeur et courrez au Mac Do ?
- Je sais pas, c’est bizarre… »
À vrai dire l’idée me plaisait. Plus besoin de courir de stand en stand, un lieu unique pour tout un repas, pas de pervers ventripotents, le rêve.
« Tu sais quoi ? Ça m’irait…
- Vraiment ? »
Je hochais la tête vigoureusement.
« Oh et puis pourquoi pas après tout ? Soyons décadents, lança-t-il.
- Y’en a un près de la gare. »
Nous ressortîmes en hâte. J’essayai vaguement de prévenir Amélie et Jérôme mais quand nous passâmes devant la masse d’invités pressés dans le salon dans l’espoir d’un plateau à fromages français*, la situation avait l’air d’avoir échappé à tout contrôle. Les gens se bousculaient et se marchaient dessus, le ton semblait monter… J’aperçu la tête de Jérôme et criai son nom plusieurs fois avant qu’il m’entende.
« Jérôôôôôme ! »
Il se retourna enfin.
« On va au Mac Donaaald ! »
Il leva le pouce vers moi pour saluer l’idée, puis désigna la foule autour de lui et haussa les épaules. Il était coincé, et Amélie avec. Nous nous saluâmes d’un bref signe de main. Autour, les invités nous regardaient bouche bée.
Ah tiens, beugler qu’on se carapate vers un fast food ne se fait peut-être pas chez l’Ambassadeur… Encore un truc à ajouter à mon vade-mecum du parfait invité…
* Autre dénonciation publicitaire: Le chanteur Dave nous a présenté la Hollande comme l’autre pays du fromage. Bon, les néerlandais mangent peut-être eux aussi beaucoup de lait fermenté, mais c’est presque toujours le même ! Gouda par ci, gouda par là, rien à voir avec la diversité chatoyante et olfactive des fromages français. Du coup l’expatrié hexagonal se damnerait pour un plateau de frometons digne de ce nom.
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