Les rochers de l’ambassadeur : Chapitre 1

Chapitre 1: Préambule chocolaté

Je suis partie du boulot à 16h30, oui vous avez bien lu, 16h30. Incroyable, non ? Et sans une once de culpabilité encore.

Il faut dire que j’avais prévenu tout le monde au fur et à mesure de la journée. Dés le matin, à la question : « Bonjour, ça va ? », j’ai invariablement répondu « Oh, oui, je pars tôt ce soir, je suis invitée à l’Ambassade de France ! ». Une vraie poseuse. Mes collègues étaient impressionnés. Comme si j’étais dans les petits papiers de l’Ambassadeur (avec un grand A)… Alors que non, j’ai reçu l’invitation via une association de Français à l’étranger fréquentée par une amie.

Ça je ne l’ai pas dit, question de prestige.

Je suis donc partie à 16h30, le cœur vaillant, en jupe, juchée sur des talons. Je n’allais pas y aller en baskets quand même, si ? J’ai hésité avec ma jolie robe aussi, celle que je n’ai mise qu’une fois, le jour où je me la suis achetée, et qui attend désespérément une occasion dans ma penderie. Mais de quoi aurais-je eu l’air au bureau avec une robe rose bonbon toute pleine de fanfreluches et de jupons ?

Tout le monde ne se trimballe pas dans un épisode de Sex and the City…

Et puis, est-il vraiment indiqué d’arriver sur-pomponnée ? m’étais-je demandé la veille entre deux dossiers plutôt barbants. Ce n’est pas l’archiduchesse d’Autriche qu’ils attendent que je sache. Mon nom est inscrit sur le carton d’invitation et il n’est de toute évidence pas précédé d’un quelconque titre nobiliaire.

Finalement, ne connaissant ni les subtilités de l’étiquette, ni les dernières tendances de la mode en milieu diplomatique, je me suis dit qu’il valait peut-être mieux la jouer discrète. J’ai donc opté pour une tenue intermédiaire : un peu too much pour le boulot et peut-être un peu limite pour une réception chez l’Ambassadeur.

Enfin, l’idée que je me fais d’une réception chez l’Ambassadeur… Car quelque chose me dit que c’est peut-être un tout petit peu différent des représentations que j’en ai, lesdites représentations étant exclusivement fondées sur un spot télévisé. Je suis sûre que vous voyez lequel…

Non ?

Il est pourtant inoubliable : Tout commence sur la terrasse d’une demeure somptueuse et illuminée où les hommes évoluent en smoking et les femmes en robes de soirée avec des décolletés en veux-tu en voilà. Et ce n’est que l’arrière-plan, accrochez-vous.

Au premier plan, l’ambassadeur, un homme distingué d’une cinquantaine d’année avec une petite moustache aristocratique, se tient, lui, à l’intérieur, un téléphone sans fil à l’oreille.

Si vous vous imaginez le dernier portable que vous avez vu en vitrine, ou même celui de votre petit neveu, vous avez tout faux. Dans notre cas la bête est énorme, une espèce de bibop préhistorique. C’est sans doute pour ça que l’Ambassadeur est à l’intérieur d’ailleurs ; le téléphone ne doit pas pouvoir s’éloigner de sa base de plus de dix centimètres. Nous sommes dans les années 80.

On pourrait croire que tout va bien, mais non ! La tension est palpable, la caméra zoome sur le smoking noir de l’Ambassadeur, on craint pour sa vie. Et le notable est en effet aux abois. À côté de lui gît un plat en argent, vide. L’Ambassadeur est agité et dit d’une voix à la fois autoritaire et paternaliste : « Gustave, dépêchez-vous, nous allons manquer de Roche d’Or*. »

Le spectateur a à peine le temps de s’imaginer un Gustave incompétent que le voilà à l’écran. Gustave ne peut être incompétent ; il a des gants blancs. C’est à l’évidence un majordome comme on n’en fait plus, que même Nestor à côté c’est du pipi de chat. Il est au volant d’une voiture de luxe, une valise métallique blindée sur le siège passager, dans laquelle les boîtes de Ferrero Rochers rutilent comme des lingots. Et il répond : « Monsieur le baron, tout est bloqué, je ne peux tout de même pas voler… » en tapotant amoureusement les gourmandises chocolatées de sa main gantée.

Un concert de klaxons accrédite sa déclaration, au cas où certains esprits chagrins penseraient à un montage.

N’importe qui se serait laissé démonter par une telle affirmation, mais pas l’Ambassadeur (qui est d’ailleurs baron, comme quoi j’avais raison pour la moustache aristocratique). Il répète « Voler… » d’un air songeur et ébauche même un sourire.

Et là tout s’accélère. Le téléspectateur n’en croit pas ses yeux : Un hélicoptère se pose sur la pelouse impeccable de l’Ambassade, Gustave en sort en trombe avec la précieuse valise à la main, la redingote au vent, et se précipite vers la porte de service qui ressemble à s’y méprendre à la Maison Blanche.

Pour les ramollis du ciboulot, une voix off assène : « Quand on manque de Roche d’Or, tous les moyens sont bons ! »

Changement de plan, apothéose : sur une musique digne de Lully, Gustave ressort sur la terrasse en portant à deux mains la fameuse pyramide de Ferrero. Les invités qui s’étaient assis se relèvent tous avec des Aaah et se dirigent droit vers le clou de la fête. C’est alors qu’un glouton dignitaire se détache du peloton, s’empare d’un chocolat et s’écrit, admiratif, la pépite en l’air comme s’il trinquait : « Vous ne manquez jamais de Roche d’Or ! ».

Gustave est un excellent majordome, il ne laisse rien transparaître et c’est avec un flegme tout britannique qu’il répond : « Les bônnes choses ne doivent jamais maaanquer. »

Pendant ce temps-là, l’Ambassadeur-baron s’approchait lui aussi, au bras d’une demoiselle vêtue d’une robe dorée qui est, coup de bol, assortie aux chocolats. Il entend la réplique finale de son majordome de compétition et esquisse un petit mouvement hésitant en triturant sa moustache. Il a eu chaud aux fesses. On sourit.

Et hop, gros plan sur une boite des précieuses gourmandises et voix off : « Ferrero Roche d’Or, pour les grandes occasions de la vie. »

Et bien vous voyez, ce concentré de luxe, de suspens et d’humour ne dure que 17 petites secondes et il a exercé une influence majeure sur mon enfance, voire mon adolescence. Certains ont le cœur gros en repensant à Jules Verne ou à Dragon Ball Z, moi c’est à l’évocation de la pub pour les Ferrero.

Oh, bien sûr il y a eu d’autres prouesses télévisuelles. Les Ferrero Roche d’Or, c’est toute une saga : Amour, Gloire et Rochers… Dans la version précédente, il n’y avait pas d’hélicoptère car tout se passait dans les salons surchargés de l’Ambassade et le summum de l’intrigue était un mouvement de tête difficilement reproductible de l’Ambassadeur. Je sais, j’ai essayé des centaines de fois devant ma glace. Pour qu’un simple hochement de tête traduise la distinction et le raffinement tout en signifiant Vas-y, go, go, go !, il faut beaucoup d’entraînement. Toutefois, le slogan : « Les réceptions de l’ambassadeur sont toujours un succès. » est resté gravé dans ma mémoire. Dans la suivante, les dignitaires semblaient majoritairement étrangers et une asiatique en robe de soie à col mandarin lançait « Délicieux ! » en chinois ( ?).

Toutes véhiculaient les mêmes fantasmes mais ma préférée reste celle avec l’hélicoptère, à cause de son petit côté James Bond sans doute.

Je vous vois hocher la tête d’un air navré mais je n’étais pas la seule figurez-vous. Je n’ai pas joué à l’Ambassadeur dans mon coin. J’y ai joué avec les gosses de mon quartier, à l’école… On se battait pour jouer le baron et sa moustache magique, et surtout Gustave qui était un rôle particulièrement dur à tenir. Essayez de conserver vos bajoues bien tombantes et votre flegme bien britannique pendant que huit gamins rigolent et que vous devez en plus énoncer d’une voix trainante : « Les bônnes choses ne doivent jamais maaaanquer. » C’est bien plus facile de barboter les colliers de sa mère et de jouer une invitée, c’est moi qui vous le dis !

Plus tard naquit une éphémère période origami, et les roses confectionnées avec le papier d’emballage doré s’imposèrent comme le nec plus ultra de cet art délicat. Tout aussi délicat et mille fois plus poilant : la confection de pyramides. Il y avait deux phases : l’échafaudage proprement dit, qui n’arrivait quasiment jamais à terme malgré tous nos efforts (les chocolats étaient bien trop sphériques), et le pari insensé de retirer un Rocher du milieu sans que la pyramide s’écroule.

Ce dernier défi n’a jamais été surmonté de mémoire d’homme.

Il y a eu aussi les concours de gobage de Rochers quand nous parvenions à soustraire des boîtes entières à l’euphorie pascale et tout un tas de jeux plus classiques qui retrouvèrent grâce aux pépites une nouvelle jeunesse : le jonglage, les billes, les gages, les pirates, les chercheurs d’or…

Bref, à l’âge vulnérable où nous avions dû cesser de croire au père Noël et à ses rennes volant, nous étions passés des contes au petit écran et avions reporté tous nos espoirs sur l’Ambassadeur et ses invités, les hissant au firmament de nos fictions juvéniles.

Et aujourd’hui le rêve se réalise, je suis invitée à l’Ambassade. Pour de vrai !!

Je n’ai pas la robe dorée mais je suis quand même sacrément motivée.


* En ces temps reculés, les Ferrero Rochers s’appelaient des Ferrero Roche d’Or. Et voui.

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